On ne devrait jamais avoir à s'excuser, regretter ou amoindrir ce que la vie a bien pu nous offrir, que ce soit par chance ou non. Pourtant, on passe un temps con à le faire. Quand on est un peu conscient de ce qu'on a reçu, on se tend un peu autour des autres. On se fait petit, plus rond, plus doux, à voix basse. On ne vocifère pas vraiment notre bonheur, notre surprise ou notre étonnement. Ceux qui ont vécu dans des ambiances bien crasses et imprévisibles ont appris à saisir des atmosphères, le vent qui tourne, les regards avec de gros sous-textes quand le sourire, lui, te dit : “tout va bien mais je me force”. On sent ce qui grésille sur la ligne, comment un mot simple est chargé de sous-entendus. Et on comprend. On comprend toujours.
On arrondit les angles, on rapetisse ce qui emmerde, on reste convenable. En gros, on rembourre là où ça pique pour l'autre. Le comique et le tragique de l'histoire, c’est qu’ironiquement, plus on le fait, plus ça emmerde. Ça reste coincé entre soi et les autres. Même quand on ne dit rien, c’est là. Foutrement là. En ombre, en pensée, en frustration, en jalousie, en indifférence feinte. Mais ça reste là, à planer au-dessus de votre tronche comme une auréole ou un nuage menaçant pour l'autre, c'est selon.
Je n'ai jamais vraiment écrit sur elle. Ni quand j'avais 19 ans, ni après. Déjà, ça m'aurait semblé chelou. Ensuite, je pense qu'elle aurait trouvé ça un peu chelou aussi, même si -très franchement - à l'époque, elle aurait su, comme je le sais moi-même, que je l'aurais sans doute fait avec tact. J'étais une gosse. Une gosse qui n'avait ni vie sociale, ni hobbies, et qui ne rayonnait pas vraiment la joie comme beaucoup de gamins qui avaient un blog. En revanche, j'avais ma colère, ma rage, ma douleur, comme beaucoup de gamins qui avaient un blog. J'étais pas littéraire, j'écrivais pas des histoires dans des cahiers. Des histoires, j’en avais déjà trop plein le crâne, et y avait rien de glamour pour réceptionner le truc. J'avais une confiance en moi sous zéro, mais je parlais fort, je gueulais fort, je pleurais fort, et sans doute que je tapais trop fort sur mon clavier, histoire d’être raccord. Je savais pleurer des litres, mais j'avais l'énergie dangereuse des grands brûlés. J'affrontais ce qui faisait chier.
J'ai écrit dans l'océan de la blogosphère, quasi tous les jours, pour raconter mes bricoles. Je nouais plus de liens dans les commentaires avec des inconnus qu'avec des vrais gens autour de moi. Le truc a fait que Virginie a ouvert un blog pour la sortie de son livre Bye Bye Blondie. Virginie est devenue, en quelques clics, proprio d'un blog aussi beau que le nôtre et le centre de gravité pour nous.
La vie, l’alignement des planètes, la pluie à Hong Kong, écouter des groupes indie anglais, écrire sur un blog, a aidé une trajectoire. J’ai découvert Paris, le métro et le salon de Virginie pour la première fois dans la même foulée. Vingt ans après, je ne vais toujours pas m’étaler sur ce qui s’est dit, les mails envoyés, ce tout petit lien qui aura pourtant fait beaucoup. Pas par snobisme. Juste parce qu’on n’étale pas ce que l’autre n’aimerait pas voir étalé. Point. Néanmoins, ça m’aura aussi appris autre chose. Être en haut de la liste de son blogroll a fait grincer des dents, serrer des mâchoires, et ouvert des boîtes de Pandore à plein de gens. Comment le moucheron que j’étais, qui n’avait pas vraiment l’écriture du siècle, pouvait se retrouver dans le haut de la liste de liens à gauche ?! Ce petit détail a emmerdé quelques personnes. J’étais devenue - je cite - :“un des apôtres de Virginie Despentes” balancé tranquille au-dessus d’une bière tiède et d’une cigarette qui meurt dans le cendrier. La sérénité des gens cons est fascinante. Parce que j’étais l’apôtre de rien du tout. J’avais 19 ans, je n’avais absolument aucune ambition, je n’avais strictement rien à vendre ou à refourguer à la dame. Que dalle. Pas même d’aller tâter du journalisme griffonné comme une ado pour le Rock ’n Folk façon Almost Famous. Je n’avais même pas lu tous ses livres quand je l’ai rencontrée. J’avais rien dans mes petites mains à lui tendre, ni rien à quémander. En somme, bah, j’étais parfaitement inoffensive pour les ambitieux, les travailleurs, les rêveurs, les meilleurs que moi. Et en gros, peut-être que tout a toujours tenu là-dedans, le bon comme le mauvais. Je lui parlais comme si c’était un être normal… pas une meuf qui devait me catapulter plus loin que je n’aurais pu ou voulu aller, ni le génie qui exauce des souhaits, ni même un répertoire de gens à connaître. J’étais timide, sans doute un peu funny, et avec une candeur assez proche de celle de Mowgli. Un bol d’air presque frais pour elle. Un petit coup de Febreze dans l’abondance de ce que les jeunes appellent maintenant des “pick me”.
La vie est une tartine de merde et on en mange un peu tous les jours. Bien. Bah écoute sur ma tartine de merde, un jour, j’ai eu une foutue cerise, la chantilly et des vermicelles de toutes les couleurs. Et crois-moi que ça m’a bien enchantée. Elle a été avec moi quelqu’un de super gentil, drôle, surtout pas “tiens, prends mon ego dans ta tronche, enflure”. Et si j’ai su m’articuler assez aisément avec elle, je pense qu’elle avait aussi très bien pigé comment s’articuler avec ce que j’étais. Ce que je trimballais et que je taisais ou n'arrivait pas à dire, et sans doute qu’elle avait reniflé le bordel en moi bien plus précisément que moi et de façon hyper évidente pour elle.
Ça a été une rencontre humaine, en fait. Pas une rencontre d’opportunité. J’étais la fille qui n’en faisait rien, qui n’en disait rien, qui n’a jamais capitalisé dessus. Au mieux, ça me rendait idiote ; au pire, ça me rendait ultra hautaine. J’ai eu, en somme, une place dont je n'ai rien fait. Et probable que je n’en ferai d’ailleurs jamais rien.
Après, la vie a été la vie. On a fermé des blogs, il y a eu du soleil à Hong Kong, on a écouté d’autres groupes de rock, et la promo Bye Bye Blondie était finie. Sans parler de la plateforme 20six qui est partie tellement en couille que ça ressemblait juste à des parents qui auraient gueulé depuis le salon : “Dans votre chambre et fermez-la, bordel.” Il y a eu une fin. Sniff.
Ça a été une très, très, très belle rencontre et ça a beaucoup compté dans mon contexte privé. Dans ce que je vivais. En revanche, j’ai détesté avec passion ce que ce monde entraîne et qui schlingue à mort. Je hais de façon épidermique ce que ça change dans le rapport à autrui, ce que ça demande toujours de clarifier ou non, de remettre en perspective ou pas. Le regard qui ne vous regarde plus du tout pour ce que vous étiez ni pour ce que vous êtes réellement : juste une gosse paumée qui a eu de la chance et qui, ironiquement, a fait avec la principale intéressée ce qu’elle faisait traditionnellement dans sa vie : ni pire, ni mieux. Ce qui pourrait ressembler à une forme d’intégrité inconsciente.
Et non, toujours non, carrément non, je n’ai toujours rien à vendre. Est-ce que je torche du papier chez moi ? Oui. Est-ce que je veux le vendre ? Fuck no. Cette petite incartade dans le monde artistique et ce que j’en ai vu n’est tout simplement pas fait pour moi. Parce que j’ai pas la patience. Et je suis toujours trop paresseuse et impulsive à souhait. J’ai pas les nerfs pour me farcir le côté laid du truc sans vouloir tailler des costumes 3 pièces sur mesure avec les épingles bien enfoncées dans le tissu et la chair. Ou alors faudrait prendre des drogues, devenir alcoolique pour supporter le bazar et euh… comment te dire ? À 39 ans, je bois du lait sans lactose. J’ai fait un choix.
Pas de livre à publier, pas de lactose non plus.
Mais j’espère être restée à l'intérieur ce qu'elle appellait une "petite orange mécanique".
C’est écrit à la va-vite, de traviole avec un talent littéraire en liquidation totale. Mais c’est aussi exactement ce qu’elle a rencontré à l’époque.
Ni mieux.
Ni pire.
Ni plus.
Ni moins.
J’ai défoncé une porte de salon vieille de vingt ans où il n’y avait rien à voir sauf pour les 2 protagonistes de l'histoire.
C’est fait, je referme.
Vi, des bisous en WiFi jusqu'à toi <3
